Alors que la justice égyptienne s’est saisie du dossier des ONG étrangères, les Frères musulmans pourraient remettre en cause les accords de Camp David de 1978.
Les fissures entre les États-Unis et l’Égypte se sont récemment multipliées. La transition politique au Caire se joue sur plusieurs tableaux, en premier lieu, cette relation privilégiée qui pose ses fondements avec les accords de Camp David, signés le 17 septembre 1978. L’année suivante, le traité de paix israélo-égyptien a conclu ce long processus secret qui rythme le cœur proche-oriental depuis plus de trente ans.
Il est désormais loin le temps où Jimmy Carter, Menahem Begin et Anouar el-Sadate se réunissaient pour convenir à une paix des braves entre Égyptiens et Israéliens. L’année 2011 a marqué une rupture historique avec la révolution égyptienne. La chute d’Hosni Moubarak et la mainmise islamiste ont propulsé la question de l’avenir des relations entre Le Caire et Washington. Celles-ci menacent par ricochet la pérennité des relations israélo-égyptiennes.
Jusqu’à présent, les autorités égyptiennes ont toujours indiqué leur volonté de maintenir le traité de paix avec Israël. Mais des voix se sont élevées pour exiger quelques aménagements dans ce traité, estimant qu’il est très favorable à la partie israélienne. De son côté, Israël se contente de réitérer sa volonté de poursuivre sa coopération avec l’Égypte, concernant le blocus de la bande de Gaza. Or, le procès de membres d’ONG étrangères au Caire a provoqué la fureur de Washington qui s’inquiète de la tournure des événements. Dénonçant un procès « politique », les États-Unis entendent ramener l’Égypte à la raison. Barack Obama se serait personnellement entretenu avec le chef du Conseil suprême des forces armées, le maréchal Mohamed Hussein Tantaoui.
Parmi les 19 ressortissants étatsuniens accusés de financement illégal d’ONG, figure Sam LaHood, fils du Secrétaire aux Transports, Ray LaHood. Loin de céder à la pression de Washington, la justice égyptienne a indiqué que le procès débuterait le 26 février prochain. Comme l’indique Shadi Hamid, expert au Brookings Doha Center : « Menacer d’arrêter le fils d’un haut représentant américain est une ligne rouge et ils [les Égyptiens] l’ont franchi ». De plus, certains aux États-Unis n’hésitent pas de comparer cet événement à la prise d’otage de l’ambassade étasunienne à Téhéran au moment de la Révolution islamique.
Une dépendance avant tout militaire
Face aux menaces de Washington, les Frères musulmans sont sortis du bois pour riposter vivement. Ainsi, si les États-Unis suspendent leur aide financière, l’Égypte prendra ses dispositions pour remettre en cause les accords de Camp David et le traité de paix signé avec Israël. Pour les islamistes, le but est de donner un avertissement en fixant le prix à payer pour les États-Unis en choisissant de mettre en exécution cette suspension. La guerre des mots entre les deux pays souligne avant tout une redéfinition de leurs rapports. D’ailleurs, les leaders islamistes rappellent leur souhait de maintenir la stabilité et la paix à la condition sine qua non des intérêts du peuple égyptien.
En utilisant la menace financière, les États-Unis entendent ramener les autorités égyptiennes à la raison. Chaque année, Washington alloue une enveloppe d’un montant de 1,3 milliard de dollars. Cette aide est destinée au programme militaire du pays. Durant ces trois dernières décennies, l’Égypte a pu moderniser son armée de façon conséquente. L’aide économique n’a cessé de décliner depuis les années 1980 s’établissant à quelques centaines de millions de dollars. Pour les États-Unis, c’est le prix pour maintenir l’Égypte dans le giron occidental. Ces aides sont conditionnées au respect des accords de Camp David. Or, les dirigeants islamistes s’appuient sur ce traité pour appuyer leur menace. L’arrêt de l’aide étasunienne serait une violation de ces accords.
Concomitant à ces tensions diplomatiques, un récent sondage indique que 71% des Égyptiens s’opposent à l’aide des Etats-Unis à leur pays. Parallèlement, ils se montrent plus enclins à une solidarité arabe. Une vision que partagent les Frères musulmans qui a fait de la solidarité entre les pays musulmans son cheval de bataille. Mais les pays arabes sont minés par de nombreuses divisions, notamment la césure qui semble s’opérer entre les monarchies du Golfes et les autres nations arabes. Vocation à être, la voix arabe au Proche-Orient, l’Égypte s’est effacée au profit du Qatar et de l’Arabie Saoudite qui mènent le tempo au sein de la Ligue Arabe.
Un rapprochement avec l’Iran ?
Plus important, est l’amorce d’une détente entre l’Iran et l’Égypte post-Moubarak. Les signes d’ouverture se multiplient entre les deux pays. Depuis un an, Téhéran n’a cessé de faire des appels du pied aux nouvelles autorités égyptiennes. En février 2011, Le Caire donnait l’autorisation de passage du canal de Suez à des navires de guerre iraniens. Un événement qui marque un tournant, puisque ce franchissement fût le premier depuis la Révolution islamique. Un deuxième passage a eu lieu, le 17 février 2012, démontrant la fin d’une politique hostile vis-à-vis de Téhéran. Pour le gouvernement iranien, cet accès à la Méditerranée est une victoire psychologique dans son bras de fer avec Israël. Quant à l’Égypte, elle se distancie d’une politique, pendant longtemps, jugée pro-occidentale.
Bien qu’un rapprochement ne soit pas exclu entre les deux pays, les nouvelles forces politiques se concentrent avant tout sur la scène intérieure. L’organisation des élections présidentielles au mois de mai 2012 doit achever un processus politique entamé le 11 février 2011. Même si les Frères musulmans réfléchissent à un rétablissement des relations diplomatiques entre Le Caire et Téhéran, aucun changement significatif n’est à attendre sans l’achèvement du processus politique.
En revanche, certaines autorités religieuses, au Caire, n’hésitent pas à montrer leur hostilité à l’entremise iranienne. Elles redoutent que ce rapprochement ne soit qu’une volonté de diffuser le chiisme sur une terre sunnite. Même en Égypte, la haine du chiisme semble se diffuser au détriment des ambitions géopolitiques iraniennes. Loin d’avoir rompu avec Washington, les Égyptiens poursuivent leur chemin sinueux vers la démocratie ; une quête qui n’est pas sans difficulté.
F.V.




