Plus d’un mois après le retrait officiel de l’armée étasunienne, le pays semble irrémédiablement s’éloigner du giron occidental…
L’Irak a recouvré sa pleine indépendance, mais des inquiétudes apparaissent sur l’avenir du pays. Ces inquiétudes s’illustrent par plusieurs évolutions simultanées tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Irak. La gestion du pouvoir politique par le Premier ministre Nouri al-Maliki suscite des craintes d’une dérive autoritaire alors que les sunnites ont peur d’une domination sans partage du bloc chiite. Sur le plan géopolitique, l’influence iranienne semble prendre le pas sur celle de l’ancien occupant étasunien ; même si les monarchies du Golfe entendent répliquer.
Dans le paysage troublé du Moyen-Orient, le nouvel Irak a quelques difficultés à s’ouvrir un nouveau chemin. Depuis le début de l’année 2012, les attentats se sont multipliés à l’encontre de la communauté chiite. Des événements qui font craindre le retour d’un affrontement sanglant entre les communautés chiite et sunnite, similaire à la période 2005-2007. Le bloc parlementaire sunnite Iraqiya qui a boycotté le Parlement, suite au mandat d’arrêt émis, le 19 décembre 2011, à l’encontre du vice-président sunnite, Tarek Al-Hachémi, a vivement dénoncé les méthodes de l’actuel Premier ministre.
Cette crise politique n’est pas la première, mais elle est intervenue au moment où les troupes étasuniennes ont mis officiellement un terme à leur opération en Irak. Pendant plus d’un mois, le bloc sunnite, deuxième groupe parlementaire, a laissé présager la menace d’une scission entre les deux communautés. Mais le 31 janvier 2012, le groupe parlementaire est retourné au Parlement après six semaines du boycott des travaux du gouvernement. Un geste d’ouverture pour apaiser des relations politiques tendues. Alors que le Kurdistan irakien vit de façon autonome, le reste du pays doit encore faire face à de nombreux problèmes sécuritaires.
Les États-Unis ont déjà perdu l’Irak
Lorsque les États-Unis sont arrivés en Irak, la priorité était de restaurer le plus rapidement le fonctionnement socio-économique de l’État de Mésopotamie. Or le chaos qui s’est répandu dans Bagdad à la suite de la chute de Saddam Hussein avec le pillage organisé et les règlements de compte a laissé de profondes blessures. La décision de dissoudre l’ensemble de l’armée irakienne par Paul Bremer alors en poste comme « proconsul » du pays a été catastrophique. L’effet catalyseur de ce chaos s’est manifesté dès 2004 avec la résistance sunnite mais aussi l’épanouissement des milices chiites et des groupuscules islamistes, proches d’Al Qaïda.
Par la suite, le pays s’est progressivement installé dans la violence quotidienne des rapts, des attentats et d’une déficience prolongée de l’ensemble des infrastructures du pays. Durant la présence étasunienne, la priorité s’est concentrée prioritairement sur le rétablissement de la production pétrolière. Les bombardements massifs de l’offensive aérienne de 2003 ont détruits d’importantes infrastructures de télécommunication, de transport ou des réseaux électriques. Ces destructions ont entraîné des difficultés pour le quotidien des Irakiens. Les coupures d’électricité et les difficultés d’accès à l’eau potable sont toujours présentes. La situation sanitaire restant précaire prolonge dans la durée la défaillance du système hospitalier qui remonte à la mise en place de l’embargo au début des années 1990.
Autre phénomène rampant qui paralyse la société irakienne est la corruption, véritable gangrène dans la période de la reconstruction orchestrée par les États-Unis. Annuellement, le Congrès a émis nombre de rapports dénonçant la mauvaise utilisation des fonds étasunien dans le programme de reconstruction du pays. Un rapport de la Banque Mondiale plaçait l’Irak, en 2010, à la 174ème position sur 183 pays concernant l’accès pour démarrer une affaire. Effectivement, ouvrir une entreprise mais surtout la faire vivre est extrêmement difficile dans un contexte où le niveau de corruption des acteurs institutionnels atteint des sommets. Précisément, Transparency International indiquait que l’Irak se situait, toujours en 2010 et selon ses critères, à la 175ème place sur 178 – devant l’Afghanistan, Myanmar et la Somalie – concernant le niveau de corruption. Ainsi, les États-Unis ont laissé un pays, proche des critiques des États en faillite.
Pour les États-Unis, le coût financier de cette opération de huit années est astronomique. S’élevant à plusieurs centaines de milliards de dollars, Washington poursuivra ses allocations financières concernant l’Irak de plusieurs dizaines de milliards tout au long des prochaines années. Cette guerre aura saigné à blanc les finances des États-Unis, un investissement humain et financier qui n’aura pas fourni les effets escomptés. Pire, les ambitions étasuniennes dans l’Irak post-occupation commencent sérieusement à se fissurer. L’édification d’une méga-ambassade, digne d’un ministère, devait être le symbole de la nouvelle amitié entre les deux pays. Or, les dimensions s’avèrent trop coûteuses pour la réalité des relations irako-étasuniennes. La plus grande ambassade du monde, qui a coûté 750 millions de dollars, est déjà en surrégime. L’ambassadeur James F. Jeffrey, à Bagdad, ainsi que les haut-fonctionnaires au Département d’État réfléchissent d’ores et déjà à réduire significativement la voilure. Employant 16 000 personnes, pour la plupart des contractuels, on envisage de diminuer de moitié les effectifs actuels.
Expression d’une incompréhension entre les deux pays rongée par le sang et la suspicion réciproque, l’évolution des relations diplomatiques ne s’oriente pas vers une dynamique positive. Au contraire, les États-Unis se plaignent des restrictions imposées par les formalités consulaires pour entrer en Irak. De ce fait, l’ambassade est devenue un fort coupé des réalités du pays. L’insécurité empêche le personnel diplomatique de mener à bien ses missions d’échanges tant sur le plan économique que culturel. Le constat est cruel, les désillusions nombreuses. Ce mariage, né sur un mensonge, a progressivement empoisonné la vie de ce couple. Dorénavant, le divorce consommé, Washington a d’énormes difficultés à justifier les six milliards annuel d’aide pour ce pays.
Proche de la rupture, l’Irak reprend le cours de sa destinée, tentant de rattraper les années perdues entre la souffrance de l’embargo et la dureté de l’occupation. Bagdad veut se tourner vers l’avenir ; le pays favorisé par le contexte régional aspire à un nouveau rôle.
La place de Bagdad dans le nouveau Moyen-Orient
Bien qu’il soit trop tôt pour affirmer dans quelle direction les autorités irakiennes souhaitent diriger leur pays, des inquiétudes émergent ci et là. En effet, la démocratie promise est loin de correspondre aux standards internationaux. En premier lieu, la multiplication des exécutions est dénoncée par les ONG internationales comme Human Rights Watch. Depuis le début de l’année, 65 personnes ont subi la peine capitale. Et les autorités irakiennes ont indiqué vouloir poursuivre les exécutions dans les semaines à venir.
Ensuite, la stabilité du gouvernement est fragilisée par les divisions communautaires. Précisé précédemment, l’autoritarisme de l’actuel Premier ministre inquiète sur la gestion du pays à moyen terme. Une question qui n’est pas la priorité de la population irakienne qui attend du gouvernement qu’il réponde à ses besoins, comme la restauration des infrastructures. Enfin, l’insécurité quotidienne mine la construction d’un État de droit viable. Pour cela, l’Irak a besoin d’institutions solides tant juridiques que sécuritaires.
En revanche, l’Irak a réintégré le jeu régional. L’Iran, la Turquie ou encore l’Arabie Saoudite entendent influer un souffle nouveau avec le pays. Mais ses pays bienveillants à l’égard des autorités de Bagdad sont aussi concurrents entre eux. À ce jeu, l’Iran apparaît comme le grand favori. La majorité chiite en Irak donne un avantage à une meilleure entente avec Téhéran. Cependant, l’Arabie Saoudite et les autres monarchies du Golfe ne souhaitent pas laisser le champ libre à leur ennemi plus ou moins déclaré.
Dans le contexte du « Printemps arabe », l’Irak est devenu à son insu l’avant-garde du mouvement qui touche la région. Mais la fin des régimes autoritaires a déstabilisé les pays concernés. La Tunisie, l’Égypte, la Libye ou le Yémen connaissent une période de transition plus ou moins troublée qui s’accompagne de l’arrivée des islamistes. L’Irak salue ce mouvement révolutionnaire. Mais l’Irak soutient paradoxalement le régime de Bachar el-Assad, une posture similaire à celle de l’Iran.
Quant à la Turquie, les relations sont au plus bas, ces derniers mois. La multiplication des opérations militaires turques sur le territoire irakien provoque l’ire de Bagdad. Dans sa lutte contre l’insurrection du PKK, l’armée turque mène des infiltrations terrestres et aériennes dans le Kurdistan irakien. Constituant une violation de sa souveraineté, Bagdad ne décolère pas à l’encontre d’Ankara. En effet, ces attaques menacent l’unité déjà fragile du pays.
Les risques d’une frappe sur l’Iran
Cependant, Bagdad s’inquiète d’un autre dossier, celui du nucléaire iranien. Les pressions diplomatiques et militaires qui s’exercent autour de l’Iran pourraient influer sur l’Irak. Depuis la chute de Saddam Hussein, les États-Unis s’interrogent sur la relation entre l’Irak et l’Iran. Quelle importance du chiisme entre les deux voisins ? Quelle est la part de distinction ethnique entre perse et arabe ? Existe-t-il deux chiismes entre les villes de Qom et de Karbala ? Toutes ces questions, les experts en affaires stratégiques à Washington se les sont posés. Les liens spirituels sont évidents. Les leaders religieux chiites irakiens les plus influents, comme Moqtada al-Sadr et Sayed Ammar al-Hakim, ont vécu ou vivent en Iran.
La parole du Guide suprême iranien Ali Khamenei est écoutée en Irak. De nombreux iraniens effectuent leur pèlerinage dans les deux villes saintes Nadjaf et Karbala. Pendant l’occupation, les Iraniens ont armé les milices chiites, des Gardiens de la révolution ont opéré sur le sol irakien. Aujourd’hui encore, on estime que l’Iran conserve une grande influence dans le jeu politique irakien. Cependant, un chiisme irakien commence à s’épanouir, indépendant de l’influence iranienne. Certains experts y perçoivent des failles dans cette alliance. Mais ces divergences religieuses n’altèrent pas la dynamique des relations entre Bagdad et Téhéran. Il n’y aura pas de colonisation de l’Irak par l’Iran, mais un axe Téhéran-Bagdad existe bel et bien.
Dans l’hypothèse d’une frappe occidentale sur les installations nucléaires iraniennes, quelle serait la réaction des autorités irakiennes ? Jusqu’ici Bagdad ne s’est jamais officiellement exprimé sur cette éventualité. Si les monarchies du Golfe voient cette éventualité d’un bon œil, l’Irak pourrait se montrer très hostile. Dans la riposte graduée que Téhéran déclencherait, l’Irak est une sérieuse option. À l’heure actuelle, la situation en Syrie perturbe la stratégie iranienne au Moyen-Orient. Si Damas tombe, Téhéran conserve une très belle carte avec Bagdad. Elle est un atout vital dans son opposition avec les monarchies du Golfe.
Par ailleurs, si l’Iran se montre véhémente à l’égard de la répression en cours à Bahreïn, l’Irak n’est pas en reste. Des frictions entre l’Irak et le Bahreïn ont récemment vu le jour. Dans ce contexte, une attaque contre l’Iran amènerait l’Irak à se ranger de son côté, à l’image du Hezbollah au Liban. La stratégie d’unification, de rassemblement des musulmans que prône l’ayatollah Ali Khamenei a peut être trouvé avec l’Irak, son meilleur catalyseur. Si l’Irak arrive à dépasser les divisions communautaires entre chiites et sunnites, l’Iran aura marqué un point crucial face à des monarchies du Golfe qui jouent plus que jamais la carte d’un Moyen-Orient sans influence chiite.
F.V.





