Après Durban, la situation des négociations sur le climat est à la dérive. La prolongation du protocole de Kyoto, par défaut, symbolise une situation d’échec.
L’accord a minima obtenu auprès de la communauté internationale est loin de rassurer les experts climatiques ou les ONG environnementales. Aucun texte n’est venu remplacer le protocole de Kyoto. Les participants se sont entendus pour prolonger le présent protocole au-delà de 2012. Ensuite, un nouveau texte devra être négocié à partir de 2015 et s’appliquera en 2020 mais la nature juridique du futur texte reste en suspens.
Alors que le monde a traversé une année 2011 des plus agitées sur le plan climatique. Celle-ci a réaffirmé une fois de plus la tendance lourde, celle d’un changement amorcé. Les treize années les plus chaudes jamais enregistrées ont été effectuées lors de ces quinze dernières années. L’urgence de la situation nécessitait une action drastique, violente, voire révolutionnaire de la part de la communauté internationale ; mais Durban a succédé à Cancún qui a succédé à Copenhague. D’échec en échec, la relative paralysie psychologique qui emprisonne nos sociétés amène l’actuelle civilisation toujours plus proche du précipice.
Pire, le Canada a décidé de se retirer du protocole de Kyoto en précisant qu’il « ne fonctionne pas ». Ce retrait unilatéral est une première dans les négociations climatiques. Le Canada est devenu ainsi le premier pays à effectuer ce retour en arrière. Pour les autorités canadiennes, cette décision relève plus d’un choix cynique que d’une posture idéologique sur la situation climatique. Voisin des États-Unis, le Canada ne veut plus se soumettre à un traité contraignant que Washington n’a jamais ratifié. Cette liberté retrouvée provoquera des effets négatifs à long terme sur les négociations multilatérales. La décision canadienne prouve l’incapacité des autorités politiques d’accepter un compromis, aujourd’hui consenti librement, demain imposé dans l’urgence et de façon brutale.
Loin d’un pessimisme irrationnel, les faits, les études qui sont rapportés dénotent que l’ensemble des signaux ont déjà atteint le rouge écarlate. Cependant, la crise économique, financière, les instabilités géopolitiques affairent les gouvernements actuels dans une urgence toujours plus présente. Un mode de gouvernance qui est sur le point de s’inscrire dans la durée avec la récurrence des extremums climatiques sur l’ensemble de la planète.
Le processus est déjà enclenché
L’augmentation de 2°C des températures moyennes sur la surface du globe, d’ici 2100, semble définitivement acté. Désormais s’ouvre la terra incognita avec une augmentation probable de 3 ou 4°C en moyenne ; le début d’une ère nouvelle, inconnue pour la civilisation humaine. En 2011, l’Australie a connu les pires inondations de son histoire, l’Asie du Sud-Est a subi de nombreuses calamités climatiques de Bangkok aux Philippines en passant par le Pakistan. La sécheresse frappe durement le continent africain, l’Europe a connu un phénomène similaire avec une faible pluviométrie durant une bonne partie de l’année 2011. Même si pour le moment les sociétés humaines ont du mal à imaginer l’impact durable de ces phénomènes certains chercheurs commencent à lever le voile du monde à venir.
Ariel Dinar, directeur du Water Science and Policy Center, à l’Université de Californie, vient de co-publier un manuel sur les conséquences du changement climatique sur le système agricole. Soulignant que les pays en développement étaient déjà confrontés à des problèmes alimentaires, il précise que les gens ne connaissent pas beaucoup de choses « sur l’adaptation aux effets du changement climatique ». Sujet longtemps négligé, l’agriculture exige une attention toute particulière au regard de l’évolution climatique actuelle. Il apparaît évident que toute perturbation dans la production agricole et sa disponibilité a des conséquences économiques, sociales et politiques dans les régions touchées.
Si ce problème touche déjà les pays en développement, la répétition des événements climatiques extrêmes menace la stabilité de régions entières. Cette année, la production de riz a connu d’importantes perturbations avec les importantes inondations en Asie, provoquant une flambée des prix. Ceci n’est qu’un exemple de conséquences multiples et complexes. Les changements toucheront la répartition des terres arables, l’habitat de la faune comme la population aquatique. Toutes ces données auront évidemment un impact direct sur les cours mondiaux des différentes denrées.
Autre exemple qui prête à sourire est la pénurie de beurre qui a frappé le pays le plus riche du monde, la Norvège. En ce mois de décembre, le pays est confronté à une forte demande de beurre, à l’approche des fêtes, or la production ne peut pas suivre. Si l’une des causes est expliquée par un marché norvégien très protectionniste, l’autre raison éclaire un peu plus l’importance climatique. En effet, l’été pluvieux a entraîné la diminution de la qualité des fourrages provoquant la baisse de la production laitière des troupeaux. Le conseiller d’Agriculture et d’Industrie agro-alimentaire à la mission de Norvège auprès de l’UE, Bjørn Eidem, précise que « le lait moins gras n’a pas permis d’obtenir la même quantité de beurre que d’ordinaire ». Une situation ubuesque qui démontre avec clarté la fragilité de nos sociétés.
Aux États-Unis, l’inquiétude commence à se focaliser sur l’évolution de la flore, plus spécifiquement sur les forêts à l’ouest du pays qui sont ravagés par le dendroctone du pin de montagne. L’augmentation des températures ainsi que la diminution de la couche de neige favorisent la propagation de cet insecte. Le niveau de risque est tel qu’il menace l’écosystème dans son ensemble. Par ailleurs, le parasite a déjà causé d’importants dégâts dans les forêts de Colombie-Britannique, chez le voisin canadien.
L’énergie, l’autre signal
La lutte contre le changement climatique exige une révision complète de notre mode de production énergétique, de nos transports et donc de notre système agricole. Ils représentent les piliers de notre civilisation depuis deux siècles. Une transition douce vers une nouvelle civilisation s’éloigne à mesure que l’on continue à s’accrocher sur les fondamentaux actuels. La croissance économique est le nœud du problème qui bloque les sociétés modernes. Des études démontrent qu’une réduction des émissions de CO2 de 3 à 4% par an est la limite compatible pour permettre la continuité de la croissance économique.
Seulement, l’unique exemple historique où des réductions drastiques ont été observées se trouve être la décennie suivant l’effondrement de l’Union soviétique. Sur la période 1990-2000, les émissions de CO2 ont chuté brutalement de 43%. La crise économique actuelle peut laisser supposer un ralentissement dans la consommation énergétique mais la croissance soutenue au sein des puissances émergentes comme l’Inde ou la Chine comble la stagnation des pays développés.
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) précise que le monde doit absolument atteindre son pic d’émissions en 2017 s’il veut espérer que le réchauffement ne dépasse pas la ligne rouge des deux degrés Celsius. Si la communauté internationale n’arrive pas à se mettre d’accord, les limites physiques de la Terre devraient mettre nos sociétés modernes au pied du mur. Loin de mener une véritable révolution énergétique, le charbon est la source d’énergie la plus développée lors de la dernière décennie. De plus, les infrastructures énergétiques, comme les centrales de charbon, construites dès à présent, sont là pour durer plusieurs décennies ; bien loin des promesses d’une économie verte.
Concernant l’or noir, beaucoup d’experts se sont accordés pour estimer que le pic de production a été atteint en 2005. Depuis, la production se trouve sur un plateau autour de 82 millions de barils par jour. Or, il apparaît impossible de produire beaucoup plus alors que les prévisions de la demande évoquent un besoin de 95 millions de barils par jour ; le système a atteint ses propres limites. Autre élément d’inquiétude est l’opacité qui entoure les pays de l’OPEP. Malgré l’écran de fumée qui persiste, les banques Barclays et Goldman Sachs affirment que les capacités de production non-utilisées des pays de l’OPEP sont moins importantes que les annonces officielles. Dans cette optique, l’Arabie Saoudite est largement soupçonnée de cacher la réalité de l’état de ses réserves.
Si les pays émergents poursuivent leur croissance actuelle, les premières tensions sur le marché pétrolier pourraient intervenir dès 2013-2015. Certains estiment que le déclin de la production sur les champs pétrolifères interviendrait à partir de 2015. Jusqu’en 2020, ce déclin sera probablement lent, les nouvelles exploitations au large du Brésil ou du Ghana combleront temporairement la production des pays de l’OPEP.
La poursuite du cours actuel de la civilisation industrielle est promise au double choc : climatique et énergétique. Paradoxalement, le cataclysme énergétique qui s’annonce peut altérer la courbe climatique. Une plongée violente dans une société post-énergivore provoquerait d’incalculables conséquences pour les sociétés actuelles, mais éviterait le scénario climatique catastrophe. Ce double mur détermine toutes les lignes idéologiques, philosophiques futures. Il est trop tard pour limiter les impacts du changement actuel. De nombreux effets de rétroactions demeurent encore inconnus pour les scientifiques, quelles seraient les conséquences pratiques de la disparition du permafrost dans le grand nord russe ? Le méthane libéré servira-t-il de turbo au réchauffement de la planète ? Une grande partie de la raison d’être de ce blog est de servir de boussole, depuis longtemps ses signaux hurlants alertent, informent. Mais apparemment, la traversée du désert doit se poursuivre avec persévérance. Toujours.
F.V.




En lisant votre texte, je constate que j’ai parfois honte d’être canadienne, et honte de vivre dans une société qui banalise l’importance d’agir maintenant plutôt que trop tard…
Je partage votre sentiment, ayant moi-même aucune réelle capacité de pouvoir influer sur le cours des événements. Les grands de ce monde n’ont toujours pas décidé d’avoir une conversation sérieuse…