Si les pays occidentaux entendent accentuer les sanctions à l’encontre du régime iranien, chaque partie s’affaire à préparer une prochaine confrontation armée.
Le flux d’information provenant le Moyen-Orient s’est significativement accéléré tout au long de ces dernières semaines. Les rumeurs d’une offensive israélienne se sont intensifiés à mesure des informations sur l’avancée du programme nucléaire commençaient à filtrer. La multiplication des étincelles a renforcé le sentiment que la machine de guerre s’est mise en branle. Après l’affaire du complot anti-saoudien, de mystérieuses explosions se sont multipliées sur le territoire iranien. La mort de Tehrani Moqaddam, une des figures clés du programme de missiles balistiques, lors d’une explosion à l’ouest de Téhéran, le 19 novembre 2011, n’a pas déplu aux dirigeants israéliens. Accident ou attentat prémédité, aucune piste n’est à écarter. Mais l’action des services de renseignement occidentaux en appui aux agents israéliens pourrait constituer une première interprétation.
Le 28 novembre 2011, une nouvelle explosion secoue l’Iran. Le site nucléaire près d’Isfahan (ville située à 340 kilomètres de Téhéran) aurait subi des dommages significatifs. Le rapport de l’ISIS (Institute for Science and International Security) vient de publier un certain nombre de photographies satellitaires dévoilant l’emplacement des explosions . Avec l’analyse des clichés, le centre de recherche s’interroge sur la nature des événements qui se sont produits ce 28 novembre. Le rapport dénote de la présence de bulldozers sur le site mais également de modifications significatives des infrastructures ces derniers mois. De nouveaux bâtiments sont apparus, des bâtiments qui sont désormais détruits. La chape de plomb qui règne en Iran rend difficile toute conclusion définitive tant pour le grand public que les experts.
Entre affrontement psychologique et action souterraine, la guerre a bel et bien débuté ; une guerre de l’ombre. Récemment, une opération de grande envergure contre les agents de la CIA a eu lieu au Liban et en Iran. Des dizaines d’agents ont été arrêtés. Le Hezbollah avait révélé un réseau d’espionnage dans l’ensemble du système de télécommunication du pays. Ces arrestations constituent une victoire importante pour les Iraniens. Face à cette nouvelle forme de confrontation, le régime iranien a déployé des mesures de sécurité pour consolider son système de protection de données d’information à propos du programme nucléaire. En 2007, l’affaire Ali-Reza Asgari, général brigadier des Gardiens de la révolution, a secoué Téhéran. Cet officier a disparu en Turquie sans savoir si celui avait fait détection ou été tué. Les autorités iraniennes ont revu, par conséquence, les procédures de voyage à l’étranger, en particulier vers la Turquie qui ne nécessite pas de visa. La possibilité d’être mis en relation avec des contacts des services de renseignement étrangers est l’une des plus grandes craintes concernant la sûreté du programme nucléaire.
Tant pour les Etats-Unis que pour Israël, le durcissement de régime iranien sur ces questions a rendu difficile toute tentative d’approche du cœur politique, scientifique et militaire iraniens. Pis, Washington est obligé d’admettre que ses « oreilles » au Liban ou en Iran sont devenues pratiquement sourdes. Ces pertes de contacts sont la conséquence directe de la construction par le Hezbollah, avec le soutien iranien, d’un appareil professionnel de contre-espionnage. Plus récemment, les autorités iraniennes ont fait état de la capture d’un drone qui aurait été « abattu ». Le drone de type RQ-170 survolait l’espace aérien iranien pour mener des opérations d’observation sur les sites nucléaires du pays. Selon les Etats-Unis, les militaires auraient perdu le contrôle du drone l’amenant entre les mains iraniennes. Pour Téhéran, il s’agit d’une prise de choix. Jeudi 8 novembre 2011, la télévision iranienne a diffusé un reportage exposant la prise de guerre. Cet événement constitue un tournant dans la guerre électronique. Nul doute que les Iraniens seront profités de cet avantage tactique en offrant aux Russes et Chinois la possibilité d’étudier le drone. En échange, Moscou et Pékin pourraient fournir des connaissances essentielles dans le nucléaire et le balistique. En outre, Téhéran verrait d’un bon œil la livraison par Moscou du système de défense anti-missile S-300.
Le détonateur syrien
Au front nucléaire iranien s’est ajoutée l’instabilité croissante en Syrie. En effet, la révolte contre le régime de Bachar el-Assad a pris de l’ampleur à mesure que la répression s’est accentuée. Cependant, contrairement à l’ancien régime libyen, la structure du pouvoir reste relativement solide. Malgré la désertion de nombreux soldats, la révolte reste contenu dans certaines poches. Désormais le risque de guerre civile croît, alors que la communauté internationale reste divisée sur l’attitude à adopter vis-à-vis de Damas. La France, comme les autres pays européens, pousse pour mettre en place des sanctions à l’encontre du régime syrien. Cependant, la diplomatie russe bloque toutes les propositions de résolution au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies. Moscou poursuit sa politique de coopération avec Damas. Une coopération commerciale, notamment dans le domaine de l’armement. Les responsables russes n’ont cessé de réaffirmer de remplir leurs obligations contractuelles envers les autorités syriennes. Dernièrement, la Russie aurait livré des missiles anti-navires supersoniques Yakhont ; probablement le missile anti-navires le plus rapide du monde.
Enfin, la Russie a envoyé son unique porte-avion, l’Amiral Kouznets, en Méditerranée. Il doit prendre position dans les eaux territoriales syriennes au début de l’année 2012. C’est un geste politique significatif des autorités russes dans son soutien au régime de Bachar el-Assad. La Russie souhaite avant tout éviter une internationalisation de la crise syrienne comme ce fût le cas en Libye. Parallèlement, les Etats-Unis ont renforcé leur présence dans les eaux méditerranéennes tout comme dans le Golfe persique. Le Canada qui a participé à l’opération libyenne a prolongé la mission de sa marine. Ces mouvements indiquent la volonté de maintenir la pression tant sur la question iranienne que syrienne.
Quant à Israël, après de nombreuses gesticulations, le Premier ministre Benyamin Netanyahu a ordonné à ses ministres de faire profil bas sur les différents événements qui secouent la région. L’impasse des négociations israélo-palestiniennes assombrit un peu plus la situation diplomatique dans l’ensemble de la région. Mais le gouvernement israélien fait du nucléaire iranien sa priorité absolue ; un enjeu vital pour l’existence de l’Etat hébreu selon les discours officiels. Même le président Shimon Pérès n’exclue pas une intervention militaire pour stopper ou du moins freiner le programme nucléaire. En cas d’intervention israélienne, plusieurs scénarii ont été élaborés dont l’émission Le dessous des cartes (2009) nous détaille quelques aspects :
Dans le cas d’une intervention coordonnée avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, l’opération pourrait aller au-delà de la simple frappe contre les installations nucléaires iraniennes. Les frappes cibleraient également les infrastructures clés du pays ; l’objectif est double : donner un coup d’arrêt significatif aux avancées nucléaires et déstabiliser le régime iranien. Une déstabilisation qui serait capable de le fissurer significativement tout en permettant à l’opposition interne de se renforcer. Sur le site officiel de l’Ayatollah Khamenei, trois scénarii ont été publiés dans le cas d’une offensive menée par Israël. Le Dr Amir Mohebian est l’auteur de ces potentielles offensives militaires :
- la guerre totale, à la fois terrestre et aérienne ;
- la guerre limitée, dont l’intensité suffirait à déstabiliser le régime de l’intérieur ;
- une offensive basée sur les capacités offensives de l’Iran (contre Israël).
Tant pour Washington que pour Tel-Aviv, le scénario idéal serait le renversement du régime théocratique, mais l’Iran conserve d’importants atouts pour contrecarrer ces plans. En premier lieu, Téhéran peut compter sur l’appui indéfectible du puissant mouvement chiite libanais, le Hezbollah.
Le Hezbollah se tient prêt
La réapparition publique du leader du Hezbollah Sayyed Nasrallah, le 6 décembre 2011, une première depuis 2008, constitue un message psychologique majeur tant pour ses partisans que pour ses ennemis:
Cette réapparition marque une nouvelle phase dans la guerre des mots qui l’oppose à Israël depuis la guerre de l’été 2006. Une guerre sans vainqueur, ni vaincu où le mouvement chiite a marqué des points significatifs sur le plan psychologique. Le Hezbollah a su maîtriser les canaux de communication afin de démontrer que le mythe de l’invincibilité de Tsahal venait de s’écrouler à l’occasion de cette opération. La stratégie déployée par les miliciens chiites a surpris une armée israélienne totalement impréparée à mener des opérations de guérillas urbaines. D’importantes leçons auraient été tirées de cette confrontation de trente-trois jours. La tension à la frontière israélo-libanaise est toujours palpable. Les récents tirs de roquette depuis le sud-Liban vers le nord du territoire israélien renforcent le risque d’une nouvelle confrontation.
Dans ces circonstances, le parti de Dieu entend faire valoir que celui-ci a un plan militaire bien établi si Israël s’aventurait à une nouvelle opération militaire. Une véritable opération militaire pourrait être montée, avec ou sans l’appui syrien, avec un objectif clair : la conquête de la Galilée. Dans cette hypothèse, cette opération mobiliserait 5 000 hommes selon les estimations des responsables du mouvement chiite. Ces troupes seraient divisées en cinq brigades (1 000 miliciens par brigade) avec des missions prédéterminées :
- Une première brigade serait dévouée à lancer un assaut sur la ville de Nahariya, près de la côte méditerranéenne. Les faibles protections par l’armée israélienne de la zone frontalière de Rosh Hanikra favorisent l’initiative par ce point d’entrée. La topographie est favorable aux forces du Hezbollah. En outre, l’objectif se situe à 7 kilomètres de la frontière. Parallèlement à cette offensive, des forces mobiles composées de 150 hommes se chargeraient de mener des prises d’otages dans la ville de Nahariya. Ces opérations menées depuis la mer entendent paralyser toute riposte israélienne ;
- Une deuxième brigade partirait à l’assaut de Shlomi, ville située à 300 mètres de la frontière libanaise. Cette prise aurait l’avantage de couper les lignes d’approvisionnement de l’armée israélienne l’obligeant à faire appel à des renforts à l’est du pays ;
- La troisième brigade aurait pour objectif de s’emparer de la ville de Carmiel. Située au centre du nord d’Israël, l’objectif tactique est de bloquer le trafic depuis Akko ;
- La quatrième brigade aurait la responsabilité de s’emparer des villes situées à l’est de la frontière israélo-libanaise. Le but est d’empêcher tout tir de Tsahal en direction du Liban-sud ;
- La cinquième brigade constituerait une force d’appoint ou de réserve dans le cadre de missions spéciales.
Ce mouvement terrestre du Hezbollah serait accompagné par un barrage de tirs de 10 000 roquettes. Ces tirs doivent paralyser les infrastructures civiles et militaires d’Israël. Cependant l’armée israélienne a renforcé son système de défense aérienne avec le programme Iron Dom. Pour le moment largement déployé dans le sud du pays, il pourrait aisément constituer un atout essentiel dans sa protection des menaces aériennes.
Si le Hezbollah se tient visiblement prêt, le Hamas et le Jihad islamique pourraient également appuyer la riposte décidée par Téhéran. Dans cette hypothèse, les deux mouvements palestiniens mèneraient des opérations depuis Gaza ou la Cisjordanie. En outre, des opérations d’infiltration de réfugiés palestiniens à l’intérieur du territoire israélien ne sont pas à exclure. Même si le Hamas a décidé de quitter ses bureaux à Damas, cette initiative ne signifie pas la fin de la coopération avec le Hezbollah ou le régime iranien. Même ce dernier doit désormais prendre en compte l’hypothèse d’une fin prochaine du règne du président syrien. Pour l’Iran, la Syrie représente un pion essentiel dans la mise en place de sa logistique politico-militaire reliant Téhéran à Beyrouth.
Une inévitable conflagration ?
Mais les conséquences d’une intervention armée pourraient s’étendre à l’ensemble du Moyen-Orient. Les facteurs permettant une déstabilisation générale sont nombreux. Au-delà, de la Syrie et du Liban, le conflit peut s’étendre dans la péninsule arabique, en Irak ou encore en Afghanistan. L’agenda irakien apparaît déterminant dans cette hypothèse. Le retrait définitif de l’armée étasunienne de l’Irak au 31 décembre 2011. Même si 3 à 5 000 soldats devraient rester sur place afin de poursuivre la formation des forces de sécurité irakiennes.
Ce retrait devrait inciter les milices chiites à reprendre l’initiative dans le contrôle sécuritaire du pays. Même si le pouvoir irakien, par l’intermédiaire de son Premier ministre, Nouri al-Maliki, a réaffirmé la volonté de lutter contre toute influence extérieure. L’Iran semble viser dans ses propos. Mais l’infiltration iranienne dans les structures politique et sécuritaire irakiennes s’est largement propagée ces dernières années. Ainsi 30 000 Gardiens de la révolution seraient présents sur le territoire irakien sous le contrôle direct du général Qassem Suleimani. L’Irak constitue un pion essentiel dans la stratégie régionale de l’Iran. Le pays ferait partie intégrante du nouveau Moyen-Orient que souhaite voir émerger Téhéran. Lors d’une interview le 7 août 2011, le député libanais, Walid Sakariya, membre du Hezbollah, expose sa vision sur la disparition possible d’Israël. Il base essentiellement son argumentation sur la puissance politico-militaire du « croissant chiite » :
Autre pays fragilisé par la conjoncture actuelle est la Jordanie qui se situe au cœur de la tempête. La faiblesse du royaume Hachémite est marquée par un relatif isolement diplomatique. La politique israélienne n’aide pas la diplomatie du roi Abdallah II qui promeut la dialogue israélo-palestinien. Parallèlement, la situation syrienne inquiète la monarchie ; le roi a appelé à la démission de Bachar el-Assad. Plusieurs rumeurs indiquent que le gouvernement syrien pourrait mener des représailles à l’encontre de la Jordanie. En outre, si une opération extérieure devait intervenir contre le régime syrien, la Jordanie serait une base arrière idéale ; tout comme la Turquie.
Enfin, sur le théâtre afghan, les forces occidentales constitueraient une cible pour d’éventuelles représailles iraniennes. Malgré leur division religieuse et des rapports conflictuels, les Talibans et le régime iranien ont trouvé un terrain d’entente : les Iraniens soutiennent de facto les Talibans dans leur opposition aux forces de l’ISAF. Les effets d’une frappe sur l’Iran auraient des répercussions jusqu’ici incalculables. À cela, le pétrole pourrait subir d’importantes fluctuations à la hausse menaçant une économie mondiale déjà dans la tourmente.
Le retour du dilemme du prisonnier
Désormais tant les Etats-Unis qu’Israël se retrouvent dans une situation d’extrême complexité dans l’affaire iranienne. Le durcissement des postures tant à Téhéran qu’à Washington rend plus difficile tout rapprochement à moyen terme. L’assaut contre l’ambassade du Royaume-Uni dans la capitale iranienne symbolise cette étape supplémentaire dans cet inéluctable éloignement. Le renforcement annoncé des sanctions sur les deux rives de l’Atlantique pousse le régime iranien a toujours plus d’intransigeance.
Le dialogue entre l’Occident et l’Iran est sur le point d’atteindre le point de rupture. Les différents préparatifs militaires, loin d’apaiser les tensions, illustrent la montée des périls au Moyen-Orient. Si la Russie entend protéger ses intérêts économiques avec le régime syrien, il en est de même avec la Chine pour l’Iran. Pékin s’inquiète d’une éventuelle opération militaire en Iran où une flambée du prix des matières premières menacerait l’équilibre ténu de l’économie chinoise.
Le prix d’une intervention militaire serait élevé pour toutes les parties concernées par le futur conflit. Dans une optique rationnelle, la coopération demeure la solution la moins onéreuse pour les acteurs. En outre, la garantie de la supériorité des armées étasunienne ou israélienne sur les forces iraniennes et ses alliées est loin d’être assurée. Contrairement à l’Irak, le régime iranien s’appuie sur une force armée puissante et des alliés stratégiques de poids avec la Russie et la Chine. Finalement, le renforcement des mesures de sécurité du programme nucléaire par les autorités iraniennes, comme le transfert de ses technologies dans des installations souterraines, complique toute initiative militaire et renforce la caractère dramatique de celle-ci.
F.V.





