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La guerre des capitales en Bolivie

Le pays Andin, dirigé par Evo Morales, oppose deux conceptions de la Nation bolivienne.

L’élection triomphale du premier président Aymara, Evo Morales, il y a bientôt deux ans, a suscité de nombreux espoirs. Si les populations indigènes savourent leur victoire sur l’histoire, l’élite qui a dirigé, contrôlé le pays depuis des dizaines d’années, tente de freiner le profond virage à gauche. Si de nombreux analystes, surtout en Europe, voient en Hugo Chávez, le porteur d’une nouvelle gauche, la Bolivie représente assurément un laboratoire pour l’Amérique latine du XXIème siècle.

Evo Morales
Evo Morales, premier président Aymara

Avant d’aborder la crise actuelle, un retour en arrière s’impose. L’ascension politique d’Evo Morales s’effectue de manière progressive. Il a été président de six fédérations de planteurs de coca. Il devient député du Cochabamba en 1997. Evo Morales est une figure dirigeante majeure du parti politique MAS (Mouvement vers le socialisme). Lors de sa candidature à la présidence bolivienne en 2005, Evo Morales définit un programme électoral radical. Il entend remettre en cause le « modèle néolibéral » et l’ « État colonial », avec un programme de nationalisation des ressources naturelles. Par ailleurs, son projet prévoit une réforme agraire profonde, la revalorisation des langues indigènes, la mise en place d’un processus de décentralisation (permettant une plus grande autonomie des régions). Mais la question centrale, focalisant toutes les tensions aujourd’hui, est l’élection d’une Assemblée constituante. Celle-ci est chargée de rédiger la nouvelle Constitution que souhaite mettre en place Evo Morales.

Le premier président Aymara, élu le 18 décembre 2005, entend mener fermement ses réformes pour véritablement transformer la société bolivienne. L’une de ses premières mesures phares, qui l’entreprend, est la nationalisation des hydrocarbures. Celle-ci a été annoncée par Evo Morales le 1er mai 2006. L’objectif de cette nationalisation est l’appropriation des revenus qui en découlent. Ainsi, 82% des revenus provenant de ces ressources énergétiques doivent être réservés à terme à l’État. Evo Morales attribue cette responsabilité à la compagnie nationale Yacimientos Petroliferos Fiscales Bolivianos. Celle-ci devient la seule instance autorisée à commercialiser les hydrocarbures.

Autre fait remarquable, depuis l’intronisation d’Evo Morales, est le rapprochement de la Bolivie avec des pays réputés pour leur antagonisme avec les États-Unis d’Amérique. Evo Morales a rapidement rejoint le duo formé par Hugo Chávez et Fidel Castro dans la rhétorique anti-étasunienne. Cependant, un autre triangle, plus centré sur les questions énergétiques, semble émerger depuis cet été 2007. L’Argentine, la Bolivie et le Venezuela ont renforcé leur coopération dans le domaine énergétique. L’impulsion du líder vénézuélien dans ce projet est cruciale. Le Venezuela a réalisé de nombreux investissements en Bolivie et projette d’en effectuer d’autres. Ce soutien vise essentiellement au développement de la production du gaz dans le pays Andin dans le cadre de l’Opegasur (Organisation des Pays Producteurs et Exportateurs de Gaz du Sud).

Cette aide ne masque pas les problèmes dont souffre toujours la société bolivienne. La présente situation révèle la profondeur de la crise mais aussi tous les enjeux de cette crise pour l’ensemble du sous-continent latino américain. Depuis de nombreuses semaines, la région observe avec hébétement les fissurations de la société bolivienne. Les médias occidentaux relaient très peu les événements actuels, mais les enjeux sont majeurs pour la stabilité socio-économique de la zone.

Sucre
Scène d’émeutes à Sucre

L’Assemblée Constituante réunie et exigée par Evo Morales est à la source de la crise. Cette assemblée a été chargée de réformer les institutions boliviennes de manière profonde et significative. La rédaction et l’adoption d’une nouvelle Constitution devant constituer le point d’orgue de la législature du président Morales, les premières embûches à sa réalisation sont apparues. Un point noir a ravivé de profondes blessures toujours ancrées au sein de la population bolivienne. La question historique de la capitale est aujourd’hui sur la table et divise le pays plus que jamais.

Sucre est la capitale historique de la Bolivie. En effet, jusqu’au XVIIIème siècle, La Plata (aujourd’hui Sucre) est le centre judiciaire, religieux et culturel de la région. Quand La Plata est déclarée capitale de la Bolivie en 1839, elle est rebaptisée en l’honneur d’un compagnon de Simón Bolivar, le maréchal Antonio José de Sucre. Suite au déclin économique de Potosí, Sucre voit son statut déchu. La Paz devient la nouvelle capitale, elle accueille le siège du gouvernement national, ainsi que les représentations étrangères. Á l’orée de la nouvelle Constitution, le débat sur la capitale resurgit.

La situation s’est progressivement dégradée tout au long de cet été. La Paz et Sucre n’ont cessé de rivaliser en grève et manifestation. L’ampleur des manifestations a mené à la mise en place d’organisations collectives dans les deux villes. Des leaders au sein des deux parties ont émergé prenant à partie l’autre camp pour démontrer la justesse de leur combat. Le monde universitaire se mobilise dans cette crise. Ainsi, des universitaires ont occupé pacifiquement le siège de l’Assemblée constituante. Á Sucre, le recteur de l’Université, Jaime Barrón, stigmatise les différences avec La Paz, je cite : « Ici nous ne sacrifions pas les lamas, comme ils le font dans l’Altiplano. »

Face à la campagne menée à Sucre, La Paz a répondu par une manifestation monstre. Un million de personnes sont descendues dans la rue pour répondre à la campagne menée par la ville rivale. Cette démonstration de force montre l’assise populaire que conserve le président Evo Morales. Cette question est de loin la plus critique parmi toutes les propositions soulevées par l’Assemblée constituante.

Cette crise est révélatrice d’un problème sous-jacent qui menace l’unité du pays. Les actions menées à Sucre ont pour but de déstabiliser un gouvernement qui dirige sa politique à l’encontre de l’élite blanche. Ainsi, cette dernière tente d’affaiblir le gouvernement d’Evo Morales. Les revendications de Sucre ont une connotation historique, l’idée d’une dette du pays pour la ville est présente auprès des manifestants. Un élément de plus qui favorise une rancœur croissante entre les deux parties. Mais les économistes alertent les autorités du coût du transfert institutionnel de La Paz à Sucre. La réalisation de ce projet saignerait à blanc un pays, qui est déjà le plus pauvre de la région.

Quant à l’Église catholique, elle est entrée également en scène, en avertissant le gouvernement d’Evo Morales. Les autorités catholiques du pays tiendront pour responsable le président Morales pour tout débordement. Celles-ci craignent que le conflit ne dégénère et place en situation périlleuse la démocratie bolivienne et la stabilité de la région. Les revendications indigènes rouvrent des pages douloureuses que l’indépendance du pays n’a pas su résorber. L’Amérique latine regarde avec angoisse resurgir la question de l’État-nation et le lien entre ses citoyens.

F.V.

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